J’écris, j’efface, je réécris

(2026)

Un monde proche du nôtre où la pensée se donne à voir, et où l’intelligence s’extirpe en transparence des couches successives qui nous façonnent. Essai fictionnel conçu dans le cadre du concours de nouvelles de l’Institut Polytechnique de Paris.

J’écris, j’efface, je réécris. En moi, tout s’imprime.
 
Assez tôt, j’ai pris conscience de l’atypique processus que menait mon intériorité indépendamment de mes vœux. J’ouvrais ainsi mes petits yeux d’enfant, comme on ouvrirait grand de larges portes, pour laisser les mains invisibles du monde écrire sur mon esprit leurs histoires et leurs vérités. Entre leurs doigts serrés, un crayon à la pointe fine, retraçant consciencieusement l’évolution successive des jours, des nuits, et de ce qui les remplissait.
 
Je vivais, j’en gardais trace. Mes pages intérieures se noircissaient de textes en tout sens, sous forme d’associations bigarrées de schémas et de notes. Aucune hiérarchie, aucune classification. L’invisible écrivait toujours un peu plus, toujours un peu plus vite, sans se soucier du sens, de la pertinence ou de la lisibilité. Peu à peu, mes organes sont devenus du papier, mes veines des tracés, mes muscles des partitions continues de lettres.
 
Le soir, pour m’endormir, je parcourais les dernières pages rangées derrière mes paupières. Je lisais lentement, en suivant chacun des mots à l’aide de mes doigts infantiles. Les phrases s’interrompaient parfois, souvent même, pour reprendre ailleurs, dans des couches plus profondes. Intuitivement, j’ai tiré de long fils entre les pages qui finirent par me traverser de part en part. Les fils légers se muèrent en torons aux points névralgiques de ma pensée en genèse. Aux feuilles lestées de graphite vint s’ajouter le poids des liens démultipliés, et si par moment tout pouvait me sembler trop lourd à porter, comme une coïncidence bienvenue, mon corps intérieur se mit à grandir.
 
Enfin les couleurs. Constellations de rouges, bleus et autres pigments ont surgi peu à peu du charbon. Des traits de pastels gras qui réveillèrent par petites touches les denses manuscrits monochromes, formant des vitraux abstraits aux teintes unies, sertis par les mots et les lettres. Une autre dimension s’était ouverte, et le papier lui aussi se mit à changer : en caressant doucement sa surface, je pouvais sentir la nouvelle rugosité du grain, la plus ample profondeur des lignes, la reviviscence des fibres duveteuses. Ce qui s’inscrivait de manière éphémère sur du papier de soie désormais s’encrait dans un épais coton.
 
J’entrepris de joindre mes propres mains à celles du monde. Je sentais bien qu’à travers ce geste je mettais fin à mon enfance et à ma naïveté. Je n’étais plus simplement le déchiffreur passif d’une narration en pleins et déliés : j’étais devenu tout à la fois acteur et auteur.

Les mains du monde déversaient leurs textes denses, et moi j’écrivais tant bien que mal entre les lignes. Je ne me relisais plus à proprement parler, mais au cours du sommeil je reprenais la tâche ardue de démêler les liens de leur désuétude nouvelle.

Parfois il me fallait gratter du bout des ongles la fine couche de givre noir du fusain envahissant pour retrouver la couleur d’origine des parchemins : j’écris, j’efface, je réécris.

La formation d’une idée devint semblable au faisceau lumineux d’un cri qui traverserait toutes mes couches intérieures. La lumière révélait en transparence un tissage intriqué de phrases et de mots qui semblaient se confondre en un récit nouveau. Lorsqu’on me posait une question ou bien que j’étais invité à m’exprimer, on pouvait entendre dans ma réponse et ma voix toutes les autres entrelacées qui s’exprimaient en chœur. Les voix des textes, des images, des poèmes et des chants. Celles des modèles qui m’ont précédé, des penseurs, des auteurs. Celles des pages qui se surimprimaient sur ma pensée, et par-dessus une autre encore. Un théâtre d’ombres qui venait faire doucement bruisser les cahiers dans un friselis discret, et vibrer çà et là les liens tendus en concerto de cordes. Interagir provoquait ainsi un chaos d’une toute petite échelle, pourtant ma voix se projetait souvent sur des silences.
 
Il m’est arrivé, à quelques rares occasions, d’offrir une visite de ce dédale aux personnes qui semblaient intéressées au premier abord. Je prenais alors maladroitement la casquette de guide et piégeais malgré moi mes hôtes dans une plongée au cœur d’un trou noir. Tout ce que je souhaitais, au fond, c’était me faire comprendre, mais mon palimpseste intérieur ne provoquait chez les autres que désarroi et confusion. Il y existait comme une barrière à notre communication, invisible et intrinsèque. Tous les papiers qui m’habitent, tous les savoirs qui me tapissent, tous les écrits qui me possèdent, pour moi ce tout dessinait une contrée accueillante, aux plaines et crêtes familières, tandis qu’à leurs yeux il ne s’agissait que d’un brouillon illogique et hors normes, un Zabriskie Point sans ciel ni horizon.
 
Ainsi donc je n’étais pas conforme. Jamais les mains du monde n’avaient pris soin de renseigner cet état de fait et, désormais adulte, je me trouvai à la fois noyé et sagement en marge du fleuve agité de mon environnement. Mon mécanisme intérieur, dans sa posture recroquevillée de copiste, n’avait apparemment de sens que dans la vallée de l’étrange, ou bien encore dans une fiction biaisée et impossible, où j’aurais été similaire aux autres. Je suis au carrefour de ma vie et je crains de ne plus savoir penser. Mes idées et mes propos s’échappent dans une cacophonie distendue. Ce que les mains du monde écrivent m’accable. Alors j’efface, j’efface, j’efface.
 
J’essayais tant bien que mal de contenir le doute immense qui s’imprimait en pieuvre sur toutes mes surfaces. Il me semblait que les inscriptions devenaient de plus en plus indéchiffrables. J’ai voulu un moment garder les yeux fermés pour mettre fin au rythme effréné de l’écriture automatique, mais bientôt des pensées obsessionnelles vinrent éteindre les couleurs et noircir ce qu’il me restait d’interstices. J’avais perdu le contrôle de mes auto-prophéties et les fils qui me traversaient jadis, et dont le chemin me guidait habituellement vers une sérendipité bienvenue, ne formaient plus que de longues guirlandes molles et tristes, dont pendaient des lambeaux très fins.

C’est une lueur au cœur du brouillard qui finit par percer le silence. J’errais seul depuis des jours, enfermé en moi-même, nostalgique d’une période de ma vie où le sens des choses m’était directement conté, quand mes doigts révélèrent, sous l’amoncellement des feuilles volantes, le vergé d’une page que je n’avais jusqu’alors jamais parcourue.

Sur cette page, j’ai reconnu l’ébauche de ma première vision du monde : le dessin d’une arborescence, déployée en succession de calques translucides. Une image à la fois complexe et limpide des systèmes qui nous régissent, à la croisée des émotions qui nous animent. Je n’avais pas, à proprement parler, le souvenir d’avoir un jour couché cette idée sur le papier, pour autant je n’y reconnaissais pas non plus le style des mains du monde. Sur cette page figurait également ma voix, ma propre voix, cette fois bien plus claire et bien plus forte, tandis que s’exprimaient discrètement en filigrane toutes celles des chœurs passés et présents. Le palimpseste trouva ainsi une logique dans le quotidien informe. Il matérialisa le ricochet des idées dans le murmure des syllabes.
 
Il fit le lien entre le tressage minutieux des racines au cœur des sols, le carré de soie des frondaisons à l’aube, et l’asymptote de la pluie, dont les gouttes ne se rencontrent que lorsqu’elles cessent d’exister. Il dessina grâce à son jeu d’ombres, ici la dentelle des systèmes en expansion, là la phrase musicale qui convoque tous les fantômes, ou bien encore la synesthésie couleur des songes des paroles de l’être aimé. Partout où s’infiltrait la lumière du nouveau jour, il révéla l’agencement d’une pensée singulière, critique et référencée. L’obscurité finit par s’évanouir lentement, noyée par l’encre blanc des nouvelles phrases, qui enluminèrent les manuscrits d’un ciel richement étoilé.
 
J’écris, j’efface, je réécris. En moi, tout s’imprime.
 
Je réécris, je réécris, je réécris : désormais, je crée.