J’écris, j’efface, je réécris. En moi, tout s’imprime.
Assez tôt, j’ai pris conscience de l’atypique processus que menait mon intériorité indépendamment de mes vœux. J’ouvrais ainsi mes petits yeux d’enfant, comme on ouvrirait grand de larges portes, pour laisser les mains invisibles du monde écrire sur mon esprit leurs histoires et leurs vérités. Entre leurs doigts serrés, un crayon à la pointe fine, retraçant consciencieusement l’évolution successive des jours, des nuits, et de ce qui les remplissait.
Je vivais, j’en gardais trace. Mes pages intérieures se noircissaient de textes en tout sens, sous forme d’associations bigarrées de schémas et de notes. Aucune hiérarchie, aucune classification. L’invisible écrivait toujours un peu plus, toujours un peu plus vite, sans se soucier du sens, de la pertinence ou de la lisibilité. Peu à peu, mes organes sont devenus du papier, mes veines des tracés, mes muscles des partitions continues de lettres.
Le soir, pour m’endormir, je parcourais les dernières pages rangées derrière mes paupières. Je lisais lentement, en suivant chacun des mots à l’aide de mes doigts infantiles. Les phrases s’interrompaient parfois, souvent même, pour reprendre ailleurs, dans des couches plus profondes. Intuitivement, j’ai tiré de long fils entre les pages qui finirent par me traverser de part en part. Les fils légers se muèrent en torons aux points névralgiques de ma pensée en genèse. Aux feuilles lestées de graphite vint s’ajouter le poids des liens démultipliés, et si par moment tout pouvait me sembler trop lourd à porter, comme une coïncidence bienvenue, mon corps intérieur se mit à grandir.
Enfin les couleurs. Constellations de rouges, bleus et autres pigments ont surgi peu à peu du charbon. Des traits de pastels gras qui réveillèrent par petites touches les denses manuscrits monochromes, formant des vitraux abstraits aux teintes unies, sertis par les mots et les lettres. Une autre dimension s’était ouverte, et le papier lui aussi se mit à changer : en caressant doucement sa surface, je pouvais sentir la nouvelle rugosité du grain, la plus ample profondeur des lignes, la reviviscence des fibres duveteuses. Ce qui s’inscrivait de manière éphémère sur du papier de soie désormais s’encrait dans un épais coton.
J’entrepris de joindre mes propres mains à celles du monde. Je sentais bien qu’à travers ce geste je mettais fin à mon enfance et à ma naïveté. Je n’étais plus simplement le déchiffreur passif d’une narration en pleins et déliés : j’étais devenu tout à la fois acteur et auteur.
Les mains du monde déversaient leurs textes denses, et moi j’écrivais tant bien que mal entre les lignes. Je ne me relisais plus à proprement parler, mais au cours du sommeil je reprenais la tâche ardue de démêler les liens de leur désuétude nouvelle.
Parfois il me fallait gratter du bout des ongles la fine couche de givre noir du fusain envahissant pour retrouver la couleur d’origine des parchemins : j’écris, j’efface, je réécris.