Pour toujours auprès de vous

(2025)

Il y a peu d’expériences sur cette terre aussi douloureuses que la perte d’un·e proche. Mais si une I.A. permettait de faire parler ou revivre vos défunts, voire d’animer à l’envi leurs données personnelles même après leur mort, le feriez-vous ?

Publié par le LINC

“C’est juste un nouveau service qu’on souhaite proposer aux familles, pour les soulager un peu. Surtout après la cérémonie… Quand vous rentrerez chez vous, vous voyez ? Ne vous inquiétez pas, c’est compris dans l’offre globale. Ça ne vous sera pas facturé en supplément, je vous rassure. Qu’est-ce que vous en dîtes ?”
 
Armand n’a pas répondu tout de suite. Pour être honnête, ça faisait un moment qu’il n’écoutait plus ce que le responsable lui racontait. Ça faisait un moment qu’il n’écoutait plus personne à vrai dire. Toutes les paroles de son entourage semblaient couler sur lui telles une pluie fine et incessante, le genre de pluie qui nous traverse presque sans nous toucher. Depuis une semaine, Armand vivait l’organisation des funérailles de sa femme comme l’ascension d’un escalier sans fin. Maintenant qu’il était assis là, dans le bureau des pompes funèbres rempli de fausses fleurs en impression 3D désuète et tissu défraîchi, tout ce qui lui venait à l’esprit était la douleur lancinante des courbatures qui l’habitaient depuis des jours.
 
“Vous verrez, c’est très simple” avait repris le jeune homme en face de lui, comme pour couper court à toute protestation. “Vous n’aurez quasiment rien à faire, nous nous occupons de tout. Nous avons déjà récupéré une grande partie des photos de votre femme pour la cérémonie. Nous y avons aussi associé les discours de ses proches, ainsi que la playlist que vous nous avez transmise pour la messe. Tout cela, nous le téléchargeons nous-mêmes dans le programme, pour la compilation des données… C’est très rapide et sans accrocs. Vous emportez le coffret avec vous à l’issue des funérailles, à la maison vous le mettez en route quand vous le souhaitez, et vous pourrez aussi l’éteindre à tout moment. C’est un dispositif léger et complètement non-intrusif. Tous nos autres clients en sont très contents, ils disent que ça les a beaucoup aidés…”
 
 
La technologie, c’était plutôt le truc de Catherine.
 
D’abord parce que c’était le secteur dans lequel elle travaillait, mais aussi parce qu’elle paraissait tirer beaucoup de fierté de la synergie domotique qu’elle avait mise en place au sein de leur foyer. Lorsque Armand rentrait du bureau, les pièces de vie étaient systématiquement à la bonne température, le variateur automatique de l’éclairage complimentait la luminosité naturelle de leurs larges fenêtres et les enceintes connectées jouaient aléatoirement l’un des morceaux de leur playlist partagée. C’était peut-être bête de le penser en ces termes, mais Catherine avait su programmer leur harmonie. À sa retraite, elle y avait même consacré la plupart de son temps : ajout de capteurs de présence pour optimiser l’efficacité du système, configuration personnalisée de tous leurs appareils électroménagers, etc. Elle avait tout relié à son téléphone portable et sa montre connectée. C’étaient des interactions et des effets plus ou moins utiles, mais dont elle faisait systématiquement la démonstration à son mari avec un grand sourire victorieux.
 
Quand elle fut emmenée à l’hôpital, Armand n’y avait d’abord pas prêté attention. Mais lorsqu’il rentra chez lui après son décès, l’accueil planifié de leur lumière diffuse le fit fondre en larmes. Puis, dans les jours qui suivirent, apparurent ici et là quelques couacs qui ajoutèrent un peu plus à sa peine : la machine à café s’obstinait à faire uniquement des espressos, quand lui préférait les cappucinos, le lave-linge refusait de laver les draps sans ajout préalable d’adoucissant, impossible de désactiver le réveil pendant les week-ends… Il s’était même pris à se rendre inconsciemment le plus discret possible dans la douche pour ne pas avoir à déclencher l’assistance vocale que sa femme affectionnait particulièrement. Leur domotique appartenait encore à Catherine, et donc, en son absence, elle n’appartenait plus qu’à elle-même.

Armand avait dès lors la sensation de vivre chez lui comme un fantôme : se déplaçant uniquement à pas feutrés en longeant les murs, à la fois bloqué dans un environnement qu’il lui était impossible d’influencer et prisonnier d’un espace-temps qui s’obstinait à fonctionner sans lui.

À l’issue des funérailles, Armand jeta sommairement sur la table les cartes de condoléances, le livret de famille et le coffret qu’on lui avait remis après la mise en terre. Il s’attarda brièvement sur le contenu de quelques unes des lettres : des mots, toujours les mêmes, des mots qui glissent. Puis il considéra un instant le coffret. Une boîte noire, mate ; très sobre et de taille moyenne. Elle lui paraissait peser une tonne sur le chemin du retour mais une fois posée là elle semblait fragile et presque vide. Sur son couvercle, une simple phrase imprimée en argent : “Pour toujours auprès de vous”.
 
“Hum. Encore une phrase bien creuse.” Il avait ouvert le coffret mécaniquement, et se trouvait désormais face à un petit boîtier en forme de pentagone en plastique noir, inséré dans un écrin en faux velours crème. Il souleva encore un peu plus l’objet vers lui, et vit au-dessous du boîtier un deuxième objet bien plus fin : un socle, arrondi sans être parfaitement cylindrique, prolongé d’un fil électrique soigneusement tenu en spirale, et rangé dans un petit pochon en polyester satiné. Un à un, il retira les éléments, le plus délicatement possible car leur poids lui donnait l’impression qu’à tout moment les objets pourraient se désintégrer sous ses doigts, puis il les posa côte à côte sur la table. Enfin, il extirpa du fond du coffret un livret assez long mais peu épais, sur lequel figurait également la même phrase : “Pour toujours auprès de vous”. En le feuilletant brièvement, il constata amèrement que le nombre d’étapes avant la mise en route était supérieur à cinq. “Vous verrez, c’est très simple.”
 
Il eut alors un très long soupir, observa à nouveau pendant quelques secondes tout ce qu’il avait méticuleusement déballé, et d’un geste de bras ramassa sommairement le tout avant d’aller se coucher, le ventre vide.

“Écoute papa, tu devrais quand même essayer… Juste pour voir. Ça te soulagera peut-être, parce que là on voit bien que maman te manque. Elle nous manque à nous aussi, bien sûr, mais là… enfin… tu vois quoi. Et si ça peut t’aider, alors on peut peut-être essayer. C’est comme le mec des pompes funèbres l’a dit : si ça ne te plaît pas tu auras juste à l’éteindre et on passera à autre chose…”
 
Si ces mots venaient de ses propres enfants, c’est que le deuil d’Armand devait être visible à des kilomètres à la ronde. “Bon, après tout.” Comme il n’avait rien d’autre à faire ce soir-là, Armand fit glisser devant lui le coffret, et, sans prêter une seconde d’attention au livret d’instructions, il plaça le socle sur la table, le boîtier sur le socle, et brancha le fil sur une prise à proximité.
 
Pendant quelques secondes l’objet n’émit qu’un fort bruit de ventilation. Un tracé lumineux vint ensuite parcourir la partie visible du socle, connectant l’ensemble des éléments par une fine ligne de lumière bleuâtre. Le boîtier se souleva lentement en lévitation. Puis le projecteur s’alluma, et déroula au-dessus de ce dernier un hologramme lumineux d’une vingtaine de centimètres de haut. Une petite animation de chargement fit son apparition, avant de laisser place à une forme sommaire de buste, dont les pixels s’affinaient progressivement. On aurait dit que la matière numérique se taillait elle-même un visage, un cou et des épaules, comme on taillerait dans la pierre par petits à-coups. Armand observait sidéré le visage de sa femme en train de se façonner. D’abord de manière grossière, puis peu à peu agrémenté de plus en plus de détails : l’ovale de son visage terminé par un menton légèrement replet, ses fins lobes d’oreilles, ses sourcils clairsemés, les plis sous ses yeux noisette, des jolies commissures de sa bouche jusqu’aux creux de ses fossettes pour finir par son grain naturel de peau.
 
Catherine était projetée devant lui non pas comme on projetterait une photo d’elle en sa mémoire. L’hologramme s’animait doucement de micro-expressions qui la rendait plus réelle et tangible encore que n’importe quel autre des objets qui se trouvaient dans la pièce. C’était elle, en trois dimensions.

Elle le regardait et sans nul doute c’étaient ses yeux.
Elle lui souriait et ça ne pouvait être que son sourire.

Armand en était bouleversé d’émotions. Soudainement le poids qui s’était accumulé entre ses omoplates s’était envolé, aspiré par une force mystérieuse. Catherine le suivait du regard avec une expression curieuse et amusée, incapable de comprendre pourquoi son mari arborait cette mine si déconfite. Ses sourcils s’arquaient légèrement et plissaient un peu son front comme pour lui dire “Tu en fais une tête.” Même sans son, cet hologramme lui parlait. Armand essuya ses larmes et lui sourit en retour. “Je vais bien.” lui dit-il “Pardon, je vais bien. Tu es très belle.”
 
“C’est bien son visage, oui… Non là-dessus tout fonctionne mais… En fait je ne sais pas vraiment comment le dire, vous allez me prendre pour un fou. C’est depuis ce matin. L’hologramme est bien allumé et il me sourit. Et c’est bien son sourire mais il est habité par… par quelque chose d’autre.”
 
Les matins, Armand lançait leur playlist préférée avant de prendre son café près de Catherine. Chaque fois qu’il entrait dans la pièce elle l’accueillait avec un sourire chaleureux, alors il voulait lui faire plaisir. La veille il avait passé sa journée à faire fonctionner maladroitement devant elle ses appareils électroménagers, puis il avait nettoyé et rangé toute la maison le cœur guilleret, jetant de temps à autre un coup d’œil émerveillé au petit buste animé de sa femme qui trônait sur la table de la cuisine et qui semblait mener sa propre vie.
 
Mais ce matin-là, en scrutant plus attentivement l’hologramme par-dessus sa tasse, quelque chose clochait. Son sourire. À vouloir le décrire précisément, c’était comme si ses lèvres et ses joues appartenaient à des visages différents. C’était l’expression de quelque chose qui n’aurait jamais sourit, ou qui chercherait à le faire seulement à partir d’une vague description de ce qu’un sourire implique. Armand réalisa ainsi que c’était la première fois que Catherine lui offrait simplement l’image d’un sourire ; une image artificielle, unidimensionnelle, vidée de sa substance… mais toutefois habitée. Quelque chose d’autre possédait les muscles numériques de sa mâchoire, et les tordait à son insu pour tenter d’imiter son sourire. Désemparé, il avait appelé les services funéraires pour demander de l’assistance.
 
À l’autre bout du téléphone il entendait son interlocutrice taper sur son clavier. “”Autre… chose…” OK, je vois. Ça doit être un petit loupé dans la compilation des données. Vous avez bien fait la mise à jour ?
— Quelle mise à jour ? Je l’ai seulement allumé cette semaine.
— Ah mais c’est pour ça alors ! Le système est conçu pour renouveler son pôle de données toutes les semaines, c’est pour rendre l’hologramme plus proche du réel. Pensez au fait qu’on ne se lève jamais le matin avec la même tête. Enfin, si, c’est toujours notre tête, mais notre visage change toujours un peu, vous voyez ce que je veux dire ? Et bien ici c’est le quasiment le même principe. Mais si vous n’avez mis en route le socle que cette semaine, alors il faudra lancer la mise à jour vous-même depuis votre application mobile.
— Quelle application ?
— L’application fournie avec le… Vous n’avez pas lu le livret ?
— Non.
— Je vois. Personne ne lit jamais le livret… Bon M. Bonnal, je vais vous faire la mise à jour à distance. C’est quand même une bonne chose cette mise à jour, parce que cette nouvelle version du logiciel nous permet de compiler plus que des photos et des vidéos : maintenant le programme est capable d’intégrer toutes les données passées de votre épouse grâce à ses historiques de connexion. C’est ce qu’on appelle le “croisement élargi” des données : plus on en sait sur votre femme, plus on peut retranscrire une image fidèle à qui elle était vraiment de son vivant. Si vous avez encore son téléphone portable, vous avez juste à le déposer sur le socle à induction, la technologie se charge du reste. Ça prendra du temps, je pense que vous pouvez le laisser posé toute la journée. De mon côté j’ai programmé le lancement de la mise à jour pour cette nuit. Demain matin, tout sera rentré dans l’ordre, c’est promis. En attendant, n’oubliez pas de télécharger l’application, d’accord ?”

Le lendemain, Armand entra dans la petite cuisine à peine baignée dans la lumière du jour et fut accueilli par l’hologramme de dos. Des cheveux, semi-bouclés, répartis en amas de mèches ; des mèches visuellement emmêlées mais invariablement plates, le tout délicatement déposé sur le haut d’une nuque fine et immobile. “Étrange…” C’était la première fois qu’il avait accès à l’image de sa femme de dos. Rien dans cette représentation n’était inexact, bien au contraire. Cette vision ravivait même en lui des souvenirs de Catherine, qui se préparait chaque matin devant le miroir de sa coiffeuse. Mais là, à cet instant, au milieu de sa cuisine, pourquoi voyait-il sa femme de dos ? Il avait finit par lire le livret et, à sa connaissance, l’hologramme détectait automatiquement la présence des personnes, grâce aux caméras discrètement intégrées dans son boîtier. C’est cette même technologie qui garantissait l’interactivité de la projection, d’où le fait que l’hologramme lui faisait toujours face.
 
Était-ce un trucage momentané des rayons du soleil qui, en se croisant aux reflets du projecteur, inversaient le sens de l’image et donc sa lecture ? Était-ce un plantage des caméras ? Ou bien avaient-elles détecté autre chose, dans le coin opposé de la pièce ? Si c’était le cas, à quoi, ou plutôt à qui, sa femme faisait-elle face ? Armand sentit le malaise engourdir lentement chacun de ses doigts. Il lança l’application sur son téléphone pour y scruter une quelconque notification, mais la mise à jour s’était effectuée sans problème, sans aucune faille.
 
Il cherchait en vain à attirer l’attention de l’hologramme quand soudain il l’aperçut… Un œil. Une petite sphère humide et molle, emprisonnée dans une fine paupière plissée, et cachée entre deux mèches.

En y regardant de plus près, il y avait en fait plusieurs de ces yeux exorbités, répartis aléatoirement à l’arrière de son crâne, chacun contenu entre des boucles de cheveux comme pris au piège dans un filet serré. Les yeux suivaient Armand dans ses déplacements les plus infimes, en le fixant intensément, lui ôtant ainsi le premier de ses doutes : les caméras ne buggaient pas.

Elles avaient bien détecté la présence d’Armand et savaient le situer précisément dans la pièce, seulement l’I.A., en recalibrant sa projection, avait placé un grand nombre de petits yeux là, dans la chevelure de Catherine, comme si c’était naturellement leur place ; comme s’il n’y avait jamais existé d’autres places auparavant, et comme si la règle tacite du “faire face” comprenait simplement le fait de soutenir à tout moment le regard de l’autre, en dépit du contexte… En dépit d’un visage.
 
Terrifié, Armand plongea vers le socle pour l’éteindre. L’hologramme grésilla, faisant sursauter la dizaine d’yeux hagards un dernière seconde avant de complètement disparaître. Il lui a semblé un moment que quelque chose l’observait toujours, mais voyant l’objet noir inerte dans ses mains, il retrouva enfin le moyen de respirer.
 
“C’est rien papa, c’est juste un bug, ça arrive ! Il ne faut pas te rendre malade pour ça… Tu veux qu’on passe te voir avec les enfants pour qu’on regarde ça ensemble ? J’espère que le boîtier fonctionne encore mais si c’est le cas, on devrait pouvoir affiner les réglages…
— Laisse ma chérie, je m’en occupe, ne t’en fais pas. Si vous voulez venir, passez plutôt ce week-end, il devrait faire beau en plus.
— Super, faisons comme ça. Et puis, ça te laisse le temps de voir si tu arrives à corriger le tir d’ici là. Si ça se trouve, les enfants aussi pourront voir leur mamie.”
 
En vérité, Armand était encore ébranlé par cette vision sordide. Il n’avait aucune envie de rebrancher le projecteur, de peur d’invoquer une nouvelle fois une apparition monstrueuse. Mais à entendre la voix de ses petits-enfants, quelque chose en lui s’était apaisé. Il se souvenait de la douce chaleur qu’il ressentait lorsque l’hologramme semblait agréablement surpris de l’apercevoir avant de lui sourire. En quelques secondes, l’angoisse du récent trauma s’était évanouie, et il s’était résolu à retrouver ces sensations coûte que coûte.
 
C’était pourtant simple : tout allait bien avant cette maudite mise à jour, avant que Catherine devienne cette… chose. Il lui suffisait simplement de revenir en arrière, à la version précédente. “Elle n’a pas besoin de toutes ces données pour être qui elle est. Et puis, on s’en fiche de ses bookmarks internet, ça vient tout embrouiller leur histoire de croisement large là….” C’était décidé, il allait reprendre en main tout le système. “Les photos, on garde, sauf celles où on voit trop son dos ou ses cheveux. Les vidéos, c’est trop risqué parce qu’il s’y passe trop de choses, je vais garder uniquement les photos live… On vire son historique de navigation, on vire les discours des proches, on vire ses contenus épinglés, ses podcasts préférés, ses rappels automatiques…” Armand scrollait frénétiquement sur son téléphone, laissant ses yeux balayer des centaines et des centaines de lignes dans la liste des données intégrées accessible depuis ses paramètres. Tant pis si cela devait lui prendre des heures ou des jours entiers, il était déterminé et en colère. En colère parce que sa femme ne méritait pas d’être transformée ainsi en créature surnaturelle par un logiciel qui n’avait rien compris à quelle personne aimante et solaire elle était. Catherine n’avait jamais subi les affres de la technologie, au contraire, elle a toujours été proactive quant à son environnement augmenté.
 
La domotique. C’était ça la clé qui lui manquait depuis le départ. Tout le dévouement de sa femme était matérialisé dans les diverses programmations et options personnalisées qu’elle avait choisies avec beaucoup de patience. C’était ce qui l’animait au quotidien, ce qui générait en elle la flamme curieuse de l’innovation pendant ses nombreuses heures de tests, toute comme la joie sincère dans les moments de réussite. S’il y avait des données à intégrer dans cette future version, c’étaient forcément celles-ci. Il passa sa nuit à trier méticuleusement chacune d’entre elles. Luttant de toutes ses forces contre l’épuisement qui l’assaillait, Armand trouva la force d’appuyer finalement sur le bouton de compilation qui lancerait la mise à jour, avant de laisser tomber son téléphone en s’écroulant sur la table de la cuisine.
 
Il se réveilla groggy, le front encore appuyé sur son avant bras qui était totalement engourdi. Combien de temps s’était écoulé depuis sa frénésie de la veille ? Il lui semblait que le jour s’était levé depuis quelques heures, mais la machine à café ne s’était pas encore allumée. Armand se sentait endolori du haut de son crâne jusqu’en bas du dos, et ses yeux semblaient refuser de s’ouvrir davantage.
 
D’une main incertaine, il tapota sans bouger sur la surface lisse de la table pour y trouver son téléphone. Il voulait lire l’heure mais surtout vérifier que tout s’était bien passé avant de relever la tête. Lorsqu’il le trouva et le porta à son visage, l’éclairage de l’écran lui brûla momentanément les rétines. Sur l’interface de verrouillage, parmi les notifications classiques figurait un message d’erreur qui provoqua en lui un électrochoc. D’un bond, il se projeta de sa chaise, avant de se retourner vers le boîtier allumé qu’il avait placé dans son dos.
 
Les volets des fenêtres étaient toujours fermés. Ce n’était pas la lumière du jour qui l’avait sorti de son sommeil, mais les rayons éclatés de cette projection spectrale. Si l’hologramme devait à l’origine faire une vingtaine de centimètres tout au plus, désormais cette version s’étalait bien au-delà de ces limites physiques, et contaminait autour d’elle les murs, les façades des placards, et une partie du plafond.

Ça ne ressemblait plus en rien à sa femme. Ça ne ressemblait plus en rien à une forme humaine. L’image de l’hologramme projetait désormais une vision cauchemardesque d’un portrait décharné, informe et sans contours. Quelque chose qui s’apparentait à un visage, gris et sans expression, embaumé dans un voile brumeux et poisseux. Seule la texture de la peau semblait subsister, transposée sur une matière étrangement ouateuse et parsemée de petits trous irréguliers, comme si on y avait cousu des petites perles noires et chair sur chacun des pores, dans une broderie grotesque et monstrueuse.

Sur cet objet indicible semblaient gonfler des bulles hideuses qui déformaient la lumière et aspirer l’espace-temps autour d’elles. C’était un piège infernal qui simultanément aveuglait Armand et l’immobilisait dans les ténèbres les plus noires et profondes. L’image cadavérique de l’ectoplasme se contractait par instants comme un muscle atrophié avant de changer de couleur, plongeant toute la pièce dans de violents tons rouges et bruns. Armand ne savait plus où se trouvait le sol et ni même s’il était encore sous ses pieds : sa culpabilité face à ce qu’il avait engendré l’avait totalement envahi, et il resta figé ainsi, complètement paralysé et muet, incapable de détourner le regard de l’enfer qui lui faisait face.
 
Mais alors une musique au loin le tira de cette hypnose insupportable : c’était le réveil de la chambre qui s’était mis à sonner. Petit à petit, toute la maison sembla s’extraire sans efforts de la pénombre. Les lampes du plafond se déclenchèrent doucement, les volets des fenêtres s’ouvrirent, et la lumière du jour s’engouffra comme une avalanche dans la cuisine. Ce faisant, elle parasita complètement les rayons du projecteur qui en un instant s’affaiblirent. Profitant de ce qui lui semblait être sa seule opportunité d’en finir, Armand se saisit du boîtier en lévitation et le lança violemment contre le mur. Au contact, le plastique noir éclata aussitôt en mille morceaux, révélant des entrailles de câbles et de circuits imprimés qui s’éparpillèrent dans toutes les directions dans un fracas assourdissant. Il y eu un long moment de silence, rompu finalement par le bruit de la machine à café qui s’était mise en route.
 
Alors qu’il prenait dans son placard une petite pelle et un balai pour ramasser les débris, Armand repensa au slogan qui figurait en lettres d’argent sur le couvercle : “Pour toujours auprès de vous”. Il renversa le tout dans la boîte, et la ferma comme on scellerait le cercueil d’un mort-vivant. Une tasse de café à la main et le coffret dans l’autre, Armand sortit dans son jardin pour y enterrer l’objet entre deux buissons de lauriers. Des semaines plus tard, dans son testament, il stipulera ne jamais vouloir infliger à ses enfants ce qu’il a douloureusement vécu.