“C’est juste un nouveau service qu’on souhaite proposer aux familles, pour les soulager un peu. Surtout après la cérémonie… Quand vous rentrerez chez vous, vous voyez ? Ne vous inquiétez pas, c’est compris dans l’offre globale. Ça ne vous sera pas facturé en supplément, je vous rassure. Qu’est-ce que vous en dîtes ?”
Armand n’a pas répondu tout de suite. Pour être honnête, ça faisait un moment qu’il n’écoutait plus ce que le responsable lui racontait. Ça faisait un moment qu’il n’écoutait plus personne à vrai dire. Toutes les paroles de son entourage semblaient couler sur lui telles une pluie fine et incessante, le genre de pluie qui nous traverse presque sans nous toucher. Depuis une semaine, Armand vivait l’organisation des funérailles de sa femme comme l’ascension d’un escalier sans fin. Maintenant qu’il était assis là, dans le bureau des pompes funèbres rempli de fausses fleurs en impression 3D désuète et tissu défraîchi, tout ce qui lui venait à l’esprit était la douleur lancinante des courbatures qui l’habitaient depuis des jours.
“Vous verrez, c’est très simple” avait repris le jeune homme en face de lui, comme pour couper court à toute protestation. “Vous n’aurez quasiment rien à faire, nous nous occupons de tout. Nous avons déjà récupéré une grande partie des photos de votre femme pour la cérémonie. Nous y avons aussi associé les discours de ses proches, ainsi que la playlist que vous nous avez transmise pour la messe. Tout cela, nous le téléchargeons nous-mêmes dans le programme, pour la compilation des données… C’est très rapide et sans accrocs. Vous emportez le coffret avec vous à l’issue des funérailles, à la maison vous le mettez en route quand vous le souhaitez, et vous pourrez aussi l’éteindre à tout moment. C’est un dispositif léger et complètement non-intrusif. Tous nos autres clients en sont très contents, ils disent que ça les a beaucoup aidés…”
La technologie, c’était plutôt le truc de Catherine.
D’abord parce que c’était le secteur dans lequel elle travaillait, mais aussi parce qu’elle paraissait tirer beaucoup de fierté de la synergie domotique qu’elle avait mise en place au sein de leur foyer. Lorsque Armand rentrait du bureau, les pièces de vie étaient systématiquement à la bonne température, le variateur automatique de l’éclairage complimentait la luminosité naturelle de leurs larges fenêtres et les enceintes connectées jouaient aléatoirement l’un des morceaux de leur playlist partagée. C’était peut-être bête de le penser en ces termes, mais Catherine avait su programmer leur harmonie. À sa retraite, elle y avait même consacré la plupart de son temps : ajout de capteurs de présence pour optimiser l’efficacité du système, configuration personnalisée de tous leurs appareils électroménagers, etc. Elle avait tout relié à son téléphone portable et sa montre connectée. C’étaient des interactions et des effets plus ou moins utiles, mais dont elle faisait systématiquement la démonstration à son mari avec un grand sourire victorieux.
Quand elle fut emmenée à l’hôpital, Armand n’y avait d’abord pas prêté attention. Mais lorsqu’il rentra chez lui après son décès, l’accueil planifié de leur lumière diffuse le fit fondre en larmes. Puis, dans les jours qui suivirent, apparurent ici et là quelques couacs qui ajoutèrent un peu plus à sa peine : la machine à café s’obstinait à faire uniquement des espressos, quand lui préférait les cappucinos, le lave-linge refusait de laver les draps sans ajout préalable d’adoucissant, impossible de désactiver le réveil pendant les week-ends… Il s’était même pris à se rendre inconsciemment le plus discret possible dans la douche pour ne pas avoir à déclencher l’assistance vocale que sa femme affectionnait particulièrement. Leur domotique appartenait encore à Catherine, et donc, en son absence, elle n’appartenait plus qu’à elle-même.
Armand avait dès lors la sensation de vivre chez lui comme un fantôme : se déplaçant uniquement à pas feutrés en longeant les murs, à la fois bloqué dans un environnement qu’il lui était impossible d’influencer et prisonnier d’un espace-temps qui s’obstinait à fonctionner sans lui.
À l’issue des funérailles, Armand jeta sommairement sur la table les cartes de condoléances, le livret de famille et le coffret qu’on lui avait remis après la mise en terre. Il s’attarda brièvement sur le contenu de quelques unes des lettres : des mots, toujours les mêmes, des mots qui glissent. Puis il considéra un instant le coffret. Une boîte noire, mate ; très sobre et de taille moyenne. Elle lui paraissait peser une tonne sur le chemin du retour mais une fois posée là elle semblait fragile et presque vide. Sur son couvercle, une simple phrase imprimée en argent : “Pour toujours auprès de vous”.
“Hum. Encore une phrase bien creuse.” Il avait ouvert le coffret mécaniquement, et se trouvait désormais face à un petit boîtier en forme de pentagone en plastique noir, inséré dans un écrin en faux velours crème. Il souleva encore un peu plus l’objet vers lui, et vit au-dessous du boîtier un deuxième objet bien plus fin : un socle, arrondi sans être parfaitement cylindrique, prolongé d’un fil électrique soigneusement tenu en spirale, et rangé dans un petit pochon en polyester satiné. Un à un, il retira les éléments, le plus délicatement possible car leur poids lui donnait l’impression qu’à tout moment les objets pourraient se désintégrer sous ses doigts, puis il les posa côte à côte sur la table. Enfin, il extirpa du fond du coffret un livret assez long mais peu épais, sur lequel figurait également la même phrase : “Pour toujours auprès de vous”. En le feuilletant brièvement, il constata amèrement que le nombre d’étapes avant la mise en route était supérieur à cinq. “Vous verrez, c’est très simple.”
Il eut alors un très long soupir, observa à nouveau pendant quelques secondes tout ce qu’il avait méticuleusement déballé, et d’un geste de bras ramassa sommairement le tout avant d’aller se coucher, le ventre vide.