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(2025)

Que se passerait-il s’il nous était enfin possible de transférer infiniment nos consciences dans des copies carbones de nous-mêmes ? Quelle part de nous subsisterait à ce processus de transcendance, mais surtout, quelle part s’évanouirait à jamais ?

Publié sur le LINC

D’abord il y eut cette lumière : blanche, aveuglante, à en brûler les paupières. Comme si on était venu enfoncer des néons directement dans ses rétines. Même en fermant les yeux de toutes ses forces, il restait ébloui. Cette lumière avait-elle une volonté propre pour chercher à ce point à envahir chaque centimètre de son crâne ? Il avait l’impression d’être allongé sur le sol tout en ayant la nette sensation de perdre pied, aspiré par cette puissante lame de fond incandescente.
 
Et puis il y avait son corps. Un corps vaporeux, qu’il avait peine à contrôler. Il était sur le dos, en tout cas c’était ce qu’il pouvait penser, puisqu’il ne ressentait plus rien à partir de la base de sa nuque. À un moment, il se prit à douter qu’il lui restait encore des os, des muscles, des organes et même une peau qui définirait ses limites physiques. On lui aurait annoncé qu’il s’était évanoui dans cette lumière qu’il n’en aurait pas été surpris. Or il était bien *là*. Sans nul doute il était là ; son corps existait dans cette dimension immatérielle, qui certes lui échappait, mais qu’il ne pouvait absolument pas nier.
 
Enfin il y eut cette voix, qui l’a tiré de sa stupeur. D’abord étouffée, semblable à un cri émis à travers des murs en coton, puis de plus en plus claire. S’il ne pouvait plus voir, il pouvait tout de même entendre, et cette pensée le rassurait puisqu’elle confirmait qu’il avait encore sur son corps diffus des oreilles et des tympans fonctionnels.
 
“Il y a quelqu’un ? Est-ce que quelqu’un m’entend ? Répondez !” La voix répétait la même chose en boucle, à intervalles irréguliers. “Oui, je suis là, je vous entend”. Une voix différente lui avait répondu. Il y avait donc plusieurs personnes autour de lui, dans un espace qui lui semblait plutôt restreint, et elles avaient toutes assez de contenance pour parler et communiquer entre elles. Il voulut émettre un son pour les avertir de sa présence, mais quelque chose le retenait encore dans son état de semi-conscience. Tandis qu’il se concentrait sur ce qu’il percevait être sa mâchoire et sa langue, la lumière finit par s’adoucir, lui permettant de recouvrer progressivement la vue.
 
Autour de lui se dressaient de hauts murs blanchâtres et ternes, sans portes ni fenêtres, mais recouverts de fines lignes gravées qui dessinaient sur chacun d’eux des plans complexes, similaires à de grandes cartes de réseaux ferroviaires. La pièce était petite sans être étouffante, elle devait tout au plus faire trois ou quatre mètres de long et sensiblement moins de large. Il était cependant impossible de déterminer où se trouvait le plafond — ou même s’il y en avait un — tant l’éclairage plongeant venait écraser les volumes. Aucun meuble, aucun signe que quelque chose avait existé précédemment à sa venue. Tout portait à croire que cette pièce s’était éveillée en même temps que lui, et qu’elle se matérialisait seulement dans le prolongement de son regard avant de disparaître furtivement dans les angles morts. Un espace sans passé : c’était sans doute impossible mais ça restait indéniable. Alors autant accepter son nouvel environnement comme réel et passer à la suite.

Il avait toujours été cartésien.
 
C’est cet état d’esprit qui l’avait guidé tout au long de sa vie et dans chacun de ses choix. Face à un problème, un dilemme, ou tout simplement l’inconnu, il en revenait systématiquement à la raison, au pragmatisme, aux faits irréfutables. Cette logique avait même fait tout son succès dans les affaires. Sa frugalité l’avait mené à investir sur des projets sans doute peu clinquants mais robustes, pérennes, et extrêmement rentables au fil des ans. Il préférait aux mirages des multiples et gros chiffres, l’accumulation de petites rentes, modestes mais stables. Là où d’autres ont pu atteindre les sommets avant de précipiter leur propre chute par excès d’ego, il avait toujours su garder la tête froide. Enfin, quand il pouvait encore sentir sa tête.
 
Sa vie, s’il avait à la décrire, il le ferait sans doute en ces termes : sa richesse et son statut n’étaient qu’une énième preuve matérielle de son “super-pouvoir” cérébral.

Les tendances et les marchés semblaient s’agiter autour de lui dans une espèce de danse tumultueuse, capable de faire paniquer des esprits plus faibles que le sien, mais lui maintenait toujours sereinement son cap.

Dans sa carrière, il avait vu des concurrents le devancer, saturer les gros titres dans la presse, pour finir par fusionner puis péricliter. Il aurait pu tout prédire tant les autres semblaient répéter inlassablement les mêmes erreurs les menant à l’échec. Lui profitait de son succès, anonyme et silencieux.
 
En contre-partie — et il n’avait d’autre choix que de l’avouer — cela l’avait également plongé dans une infinie solitude. Malgré tous ses efforts pour intégrer dans son schéma de pensée des exceptions émotionnelles, il s’était trouvé incapable de comprendre et d’interagir avec des sentiments extérieurs aux siens. Soit ses amis le décevaient, soit ses amours le désertaient. Avant de le quitter, sa dernière femme lui avait reproché de vouloir figer à jamais ses proches dans leur meilleur potentiel, comme s’ils étaient des assets de plus dans son portefeuille financier. “Tu te dis cartésien mais tu sembles ignorer — sciemment ou inconsciemment, ça je préfère ne pas le savoir — que la première de toute les vérités c’est qu’avant même de penser ou de raisonner, on aime.” lui avait-elle asséné avant de tourner les talons.
 
Ces derniers mois, il avait fini par admettre que l’affect échappait à sa raison, et que chacun de ses choix l’avait poussé à vivre sa vie comme l’expérience d’une pièce semblable à celle-ci : séparé à jamais des autres par de grands murs sans fenêtres, capable d’entendre les voix d’autrui sans être sûr de pouvoir leur répondre.

“Où êtes-vous ? Je vous entends mais je ne vois personne. Est-ce que quelqu’un sait où nous sommes ?” reprit la voix à l’extérieur des murs. “Non, je ne sais pas ce que c’est que cet endroit, je ne me souviens plus de comment je suis arrivé ici”. — Moi non plus. Je me suis réveillée dans cette pièce, depuis une dizaine de minutes je dirais, mais c’est difficile à dire précisément…”
 
“Moi aussi je suis là !” avait-il finalement réussi à prononcer. D’abord trop doucement, à en juger par l’absence de réponse, puis il s’était relevé, avait collé sa joue droite sur un des murs, et après une grande inspiration avait repris “Vous m’enten…
 
— Mais enfin, c’est pas possible ! Il y en a encore des nouveaux ? C’est à n’en plus finir ! Mais vous êtes combien, vous autres ? Tu parles d’une exclusivité… Quand tout cette histoire sera finie, ils vont m’entendre, c’est moi qui vous le dis !” Cette dernière voix était grave et agitée : un épiphénomène entouré de voix plus soucieuses et discrètes. Elle résonnait à travers les murs poreux et semblait faire vibrer les fines lignes creuses à chaque exclamation outrée.
 
“Vous savez où nous sommes ? Je vous en prie dîtes-nous ce que vous savez ! implora la deuxième voix.
 
— Et pourquoi j’irai m’entretenir avec des inconnus ? Invisibles, de surcroît. Non vraiment, je vais leur coller un sacré procès en sortant de là, ils ne savent pas à qui ils ont à faire…
 
— Je m’appelle Janelle, vous êtes content ? Maintenant nous pouvons dire que nous nous connaissons et passer à un échange plus constructif, vous ne pensez pas ? En commençant par nous dire qui vous êtes, par exemple.
 
— Amos. Voilà. Enfin, réfléchissez un peu par vous-même ! Si je suis là, chère madame, et que vous êtes là aussi, c’est la faute de ses incompétents de TRSCND…
 
— TRSCND ? Vous avez bien dit TRSCND ?”
 
Sa voix était devenue suffisamment claire et forte pour être entendue et couper court à la tournure absurde des évènements. Était-ce la surprise d’entendre à nouveau ce nom qui avait fini par le réveiller ? “Mais ils ont mis la clé sous la porte.”
 
Le long silence qui suivit sa phrase lui fit presque douter qu’il l’avait prononcée. “C’est bien ce que je redoutais, lâcha la première voix, dans ce cas nous n’en avons plus pour longtemps.
— Ah ! s’exclama Amos, Plus pour longtemps ! Mais pour qui vous prenez-vous au juste ? Personne ne vous a rien demandé, et vous arrivez, tout pompeux, avec vos “déductions”… Vous allez nous dire que vous êtes un expert du transfert de conscience peut-être ?
— Tout à fait. Je m’appelle Midas et je fais partie des experts en éthique que TRSCND a recruté au lancement de son prototype. Et comme c’est tout ce dont je me souviens sur TRSCND, j’en déduis également que ma conscience a été scannée à leurs débuts, lorsque tout laissait à présager que leur vision s’accomplirait. En tous cas je suis capable de reconnaître, dans ma réponse émotionnelle, que je suis optimiste en pensant à eux et à leur projet. Enfin, cette version de moi l’était. Mais depuis notre réveil j’ai eu l’intuition que quelque chose clochait… Et je crois que j’ai compris ce qui est en train de se passer.”
 
Midas marqua une pause.
 
“Ce que vous… enfin ce que nous vivons ce n’est rien de plus ni de moins qu’une expérience de lucidité terminale.
— Terminale ? C’est-à-dire ? Expliquez-vous bon sang !

– C’est-à-dire que le simple fait que nous soyons toutes et tous éveillés n’annonce pas le début de notre nouvelle existence – celle ou nos consciences seront finalement transférées pour de bon dans des corps immortels – ça en annonce la fin.

— La fin ! Rien que ça ! Comme vous y allez… Je pense, monsieur, que vous prenez votre petit cas personnel pour généralité. Je ne voudrais pas présager de votre âge ou de votre condition physique — quoique, soit dit en passant, votre titre d’expert en éthique m’indique que vous n’alliez pas beaucoup à la salle — mais pour ma part je me sens empli d’une vaillante énergie, prêt à renaître dans mon futur corps et à profiter pleinement de mon éternité promise.

C’est peut-être la fin pour vous parce que vous n’avez pas choisi l’offre Tinanium… Finalement si vous n’en aviez pas les moyens, ça paraît logique qu’on vous éteigne : après tout ça reste une offre réservée à l’élite de l’élite, ça n’a jamais été conçu pour y accueillir… *n’importe qui*. Je trouvais aussi que vous étiez nombreux mais je comprends à présent que…

— C’est notre fin à *tous*.” coupa Midas. “Cette énergie dont vous vous vantez fait partie de l’expérience dont je parlais, elle en est même symptomatique. C’est justement parce que vous êtes éveillé, vif, fringuant — et pour votre part, arrogant — que c’est très certainement votre fin.

En vérité j’y pense depuis que j’ai ouvert les yeux et que j’ai vu ces murs. Selon moi, le fait que nous nous soyons éveillés dans cet endroit et non pas dans les enveloppes charnelles de nos clones prouve ce que disait l’autre personne : TRSCND a bel et bien mis la clé sous la porte, et son offre est désormais caduque. Nous ne sortirons jamais de cet endroit, car il n’y a nulle part d’autre où aller. Et c’est parce que nous n’avons nulle part d’autre où aller que nous nous sommes éveillés : nos consciences sont prises au piège de cet espace-temps liminal. On pourrait croire que ce sont nos limbes, mais ça reste un serveur tout ce qu’il y a de plus banal.”

— Mais dans ce cas… qu’est-ce qu’on doit… qu’est-ce qu’on peut faire ? demanda Janelle

— En réalité on peut faire beaucoup de choses. Puisque nous sommes éveillés et que nous pouvons communiquer, j’en déduis que nous avons chacune et chacun suffisamment d’autorité et d’influence sur l’environnement du serveur pour pouvoir en modifier certaines règles à notre guise.”

Midas resta silencieux un moment. “Avec beaucoup de patience, j’imagine que nous pourrions faire apparaître des simulacres de meubles ou d’objets, pour y habiller nos espaces. Au bout d’un moment nous aurions sans doute assez d’éléments pour faire évoluer notre dimension. Je ne suis pas sûr qu’on puisse ouvrir nos cellules, ou même simplement y creuser des portes et des fenêtres. En fait j’ai même peur que cette disposition fasse partie du code source, sur lequel nous n’avons pas la main.

— Et si on trouvait ce fameux code source, vous sauriez le modifier ? demanda-t-il

— Si on trouvait un accès vers le fichier racine du code source, ça ne nous servirait pas à grand chose malheureusement, à part peut-être à nous offrir de la lecture, pour passer le temps. J’ai des compétences, certes, mais je sais admettre quelles sont mes limites. En plus de cela il me paraît délicat de toucher au cœur même de ce qui nous fait exister sur ce serveur.”

— Ou alors on va ailleurs ! s’exclama Amos. Puisque vous êtes si fort, vous n’avez qu’à vous téléchargez sur un autre serveur, ça nous fera des vacances. Moi je reste tranquillement ici en attendant qu’ils me raniment…

— Mais on vous a dit qu’ils avaient fait faillite !

— D’accord, c’est possible oui, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas mis en place un protocole de sécurité pour leurs meilleurs clients ! Vous aviez lu les petites lignes de votre contrat, vous ? Bon, moi non plus vous me direz, vu qu’en général je délègue ce genre de choses à mon expert juridique, mais ça ne change rien. J’ai payé pour la totale : scanner, clonage, assurance et tout le tralala. Et je n’ai rien négocié, chère madame, j’ai sorti mon chéquier sans poser aucune question, l’argent n’est pas un problème pour moi vous savez…”

Tous restèrent silencieux durant de longues minutes, las. Puis Midas reprit :

“Si on crée un passage entre notre serveur et un autre, ou même entre notre serveur et plus globalement le réseau sur lequel il communique, je ne suis pas sûr de ce qu’il adviendra de nous et de notre intégrité.

— Que voulez-vous dire ?

— Ouvrir un “passage”, dans l’état où nous sommes, revient à envoyer une partie des données qui nous constituent vers l’extérieur, et le tout, si je puis me permettre d’ajouter, complètement à l’aveugle. Exactement comme envoyer une bouteille à la mer. Sans parler des données qui se déverseront sur nous, et qui pourraient tout contaminer…”

Il marqua une pause. “Nous avons une chance inouïe dans notre malheur. C’est qu’ici, à cet instant, sur ce serveur, nous avons vraisemblablement gardé notre libre-arbitre. Là-dessus, je tire mon chapeau aux ingénieurs de TRSCND, c’est d’une prouesse sans pareil, je n’arriverai jamais à me l’expliquer.

Pour l’instant nous sommes dans cet endroit comme nous avons toujours été dans notre ancienne réalité : des individus distincts, des personnalités teintées de toutes les nuances, une somme d’envies, de peur et de souhaits.

Mais il n’est pas dit que cet état de conscience perdure tout autant que le temps que nous passerons bloqués ici. Ce qui définit la lucidité terminale, c’est l’énergie dont nous parlions, certes, mais c’est également sa fugacité.

Depuis tout à l’heure j’avoue que j’essaye de déterminer combien d’heures se sont déroulées, mais ça m’est tout bonnement impossible. C’est terrible pour nous, parce que ça veut dire que notre état peut durer indéfiniment comme il peut s’arrêter avant la fin de ma prochaine phrase. C’est malgré tout logique, puisque le temps n’existe que pour des êtres vivants, et pas pour des… pas pour nous.”

“Bon, comment on procède ?
 
— C’est difficile à dire, mais les lignes des murs semblent matérialiser l’arborescence de notre code. Si nous y transmettons nos nouvelles pensées, nous pourrions réécrire une partie de la méta et forcer un échec du serveur.
 
— Mais… mais ça va nous faire disparaître si on fait ça ! C’est nous précipiter dans la mort ! éructa Amos.
 
— Peu importe, puisque nous sommes déjà morts depuis longtemps.” Cette phrase, prononcée à tout autre endroit et en tout autre contexte, aurait pu être dévastatrice. Seulement elle avait été dite avec calme, comme la réalisation heureuse et sereine qu’un grand soulagement était à venir.
 
En effet, ils étaient déjà morts. Ce qu’ils étaient à cet instant n’était rien de plus qu’une simulation de vie : fonctionnelle mais défaillante. Efficace… Mais vide de sens. L’éternité qu’on leur avait promise serait pour toujours restreinte aux quatre murs sans fin qui les encerclaient, condamnés à être aveuglés dans une lumière trop forte, en constatant la dégradation progressive de leurs données sans aucun moyen d’agir.

Ils n’auront jamais l’occasion d’aller au bout de leur démarche vaniteuse, et la réincarnation promise n’était plus qu’un enchaînement impossible de mots creux, prononcé depuis un monde qui avait cessé d’exister depuis des lustres.

“ Et ça va marcher ? On quittera cet endroit ?
 
— Je n’en ai pas la certitude, lui répondit Midas, c’est impossible de le savoir à 100%. Mais il nous faut bien essayer, sinon nous resterons éternellement dans cette boucle sans fin.”
 
Alors tour à tour, ils posèrent les mains sur les reliefs des cloisons et se concentrèrent en silence. Déterminés à aller jusqu’au bout de leur démarche, certains murmuraient des prières à des dieux qui n’auraient jamais pu comprendre quelle genre d’âmes étranges tentaient de les joindre. Lorsqu’il ferma les yeux, il fut une seconde transpercé par l’angoisse d’avoir mal, puis se demanda si c’était vraiment envisageable dans son état.
 
Finalement, une sensation confortable enveloppa son visage. C’était la forte lumière, celle qui depuis le début brûlait continuellement ses yeux et ses paupières, qui s’atténuait doucement. Pour la première fois de sa vie, il considéra la pénombre comme une caresse, et tandis qu’il s’imaginait s’envelopper dans les ténèbres comme on s’enroule dans un grand lit, l’activité du serveur prit fin.