“Où êtes-vous ? Je vous entends mais je ne vois personne. Est-ce que quelqu’un sait où nous sommes ?” reprit la voix à l’extérieur des murs. “Non, je ne sais pas ce que c’est que cet endroit, je ne me souviens plus de comment je suis arrivé ici”. — Moi non plus. Je me suis réveillée dans cette pièce, depuis une dizaine de minutes je dirais, mais c’est difficile à dire précisément…”
“Moi aussi je suis là !” avait-il finalement réussi à prononcer. D’abord trop doucement, à en juger par l’absence de réponse, puis il s’était relevé, avait collé sa joue droite sur un des murs, et après une grande inspiration avait repris “Vous m’enten…
— Mais enfin, c’est pas possible ! Il y en a encore des nouveaux ? C’est à n’en plus finir ! Mais vous êtes combien, vous autres ? Tu parles d’une exclusivité… Quand tout cette histoire sera finie, ils vont m’entendre, c’est moi qui vous le dis !” Cette dernière voix était grave et agitée : un épiphénomène entouré de voix plus soucieuses et discrètes. Elle résonnait à travers les murs poreux et semblait faire vibrer les fines lignes creuses à chaque exclamation outrée.
“Vous savez où nous sommes ? Je vous en prie dîtes-nous ce que vous savez ! implora la deuxième voix.
— Et pourquoi j’irai m’entretenir avec des inconnus ? Invisibles, de surcroît. Non vraiment, je vais leur coller un sacré procès en sortant de là, ils ne savent pas à qui ils ont à faire…
— Je m’appelle Janelle, vous êtes content ? Maintenant nous pouvons dire que nous nous connaissons et passer à un échange plus constructif, vous ne pensez pas ? En commençant par nous dire qui vous êtes, par exemple.
— Amos. Voilà. Enfin, réfléchissez un peu par vous-même ! Si je suis là, chère madame, et que vous êtes là aussi, c’est la faute de ses incompétents de TRSCND…
— TRSCND ? Vous avez bien dit TRSCND ?”
Sa voix était devenue suffisamment claire et forte pour être entendue et couper court à la tournure absurde des évènements. Était-ce la surprise d’entendre à nouveau ce nom qui avait fini par le réveiller ? “Mais ils ont mis la clé sous la porte.”
Le long silence qui suivit sa phrase lui fit presque douter qu’il l’avait prononcée. “C’est bien ce que je redoutais, lâcha la première voix, dans ce cas nous n’en avons plus pour longtemps.
— Ah ! s’exclama Amos, Plus pour longtemps ! Mais pour qui vous prenez-vous au juste ? Personne ne vous a rien demandé, et vous arrivez, tout pompeux, avec vos “déductions”… Vous allez nous dire que vous êtes un expert du transfert de conscience peut-être ?
— Tout à fait. Je m’appelle Midas et je fais partie des experts en éthique que TRSCND a recruté au lancement de son prototype. Et comme c’est tout ce dont je me souviens sur TRSCND, j’en déduis également que ma conscience a été scannée à leurs débuts, lorsque tout laissait à présager que leur vision s’accomplirait. En tous cas je suis capable de reconnaître, dans ma réponse émotionnelle, que je suis optimiste en pensant à eux et à leur projet. Enfin, cette version de moi l’était. Mais depuis notre réveil j’ai eu l’intuition que quelque chose clochait… Et je crois que j’ai compris ce qui est en train de se passer.”
Midas marqua une pause.
“Ce que vous… enfin ce que nous vivons ce n’est rien de plus ni de moins qu’une expérience de lucidité terminale.
— Terminale ? C’est-à-dire ? Expliquez-vous bon sang !
— La fin ! Rien que ça ! Comme vous y allez… Je pense, monsieur, que vous prenez votre petit cas personnel pour généralité. Je ne voudrais pas présager de votre âge ou de votre condition physique — quoique, soit dit en passant, votre titre d’expert en éthique m’indique que vous n’alliez pas beaucoup à la salle — mais pour ma part je me sens empli d’une vaillante énergie, prêt à renaître dans mon futur corps et à profiter pleinement de mon éternité promise.
C’est peut-être la fin pour vous parce que vous n’avez pas choisi l’offre Tinanium… Finalement si vous n’en aviez pas les moyens, ça paraît logique qu’on vous éteigne : après tout ça reste une offre réservée à l’élite de l’élite, ça n’a jamais été conçu pour y accueillir… *n’importe qui*. Je trouvais aussi que vous étiez nombreux mais je comprends à présent que…
— C’est notre fin à *tous*.” coupa Midas. “Cette énergie dont vous vous vantez fait partie de l’expérience dont je parlais, elle en est même symptomatique. C’est justement parce que vous êtes éveillé, vif, fringuant — et pour votre part, arrogant — que c’est très certainement votre fin.
En vérité j’y pense depuis que j’ai ouvert les yeux et que j’ai vu ces murs. Selon moi, le fait que nous nous soyons éveillés dans cet endroit et non pas dans les enveloppes charnelles de nos clones prouve ce que disait l’autre personne : TRSCND a bel et bien mis la clé sous la porte, et son offre est désormais caduque. Nous ne sortirons jamais de cet endroit, car il n’y a nulle part d’autre où aller. Et c’est parce que nous n’avons nulle part d’autre où aller que nous nous sommes éveillés : nos consciences sont prises au piège de cet espace-temps liminal. On pourrait croire que ce sont nos limbes, mais ça reste un serveur tout ce qu’il y a de plus banal.”
— Mais dans ce cas… qu’est-ce qu’on doit… qu’est-ce qu’on peut faire ? demanda Janelle
— En réalité on peut faire beaucoup de choses. Puisque nous sommes éveillés et que nous pouvons communiquer, j’en déduis que nous avons chacune et chacun suffisamment d’autorité et d’influence sur l’environnement du serveur pour pouvoir en modifier certaines règles à notre guise.”
Midas resta silencieux un moment. “Avec beaucoup de patience, j’imagine que nous pourrions faire apparaître des simulacres de meubles ou d’objets, pour y habiller nos espaces. Au bout d’un moment nous aurions sans doute assez d’éléments pour faire évoluer notre dimension. Je ne suis pas sûr qu’on puisse ouvrir nos cellules, ou même simplement y creuser des portes et des fenêtres. En fait j’ai même peur que cette disposition fasse partie du code source, sur lequel nous n’avons pas la main.
— Et si on trouvait ce fameux code source, vous sauriez le modifier ? demanda-t-il
— Si on trouvait un accès vers le fichier racine du code source, ça ne nous servirait pas à grand chose malheureusement, à part peut-être à nous offrir de la lecture, pour passer le temps. J’ai des compétences, certes, mais je sais admettre quelles sont mes limites. En plus de cela il me paraît délicat de toucher au cœur même de ce qui nous fait exister sur ce serveur.”
— Ou alors on va ailleurs ! s’exclama Amos. Puisque vous êtes si fort, vous n’avez qu’à vous téléchargez sur un autre serveur, ça nous fera des vacances. Moi je reste tranquillement ici en attendant qu’ils me raniment…
— Mais on vous a dit qu’ils avaient fait faillite !
— D’accord, c’est possible oui, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas mis en place un protocole de sécurité pour leurs meilleurs clients ! Vous aviez lu les petites lignes de votre contrat, vous ? Bon, moi non plus vous me direz, vu qu’en général je délègue ce genre de choses à mon expert juridique, mais ça ne change rien. J’ai payé pour la totale : scanner, clonage, assurance et tout le tralala. Et je n’ai rien négocié, chère madame, j’ai sorti mon chéquier sans poser aucune question, l’argent n’est pas un problème pour moi vous savez…”
Tous restèrent silencieux durant de longues minutes, las. Puis Midas reprit :
“Si on crée un passage entre notre serveur et un autre, ou même entre notre serveur et plus globalement le réseau sur lequel il communique, je ne suis pas sûr de ce qu’il adviendra de nous et de notre intégrité.
— Que voulez-vous dire ?
— Ouvrir un “passage”, dans l’état où nous sommes, revient à envoyer une partie des données qui nous constituent vers l’extérieur, et le tout, si je puis me permettre d’ajouter, complètement à l’aveugle. Exactement comme envoyer une bouteille à la mer. Sans parler des données qui se déverseront sur nous, et qui pourraient tout contaminer…”
Il marqua une pause. “Nous avons une chance inouïe dans notre malheur. C’est qu’ici, à cet instant, sur ce serveur, nous avons vraisemblablement gardé notre libre-arbitre. Là-dessus, je tire mon chapeau aux ingénieurs de TRSCND, c’est d’une prouesse sans pareil, je n’arriverai jamais à me l’expliquer.
Pour l’instant nous sommes dans cet endroit comme nous avons toujours été dans notre ancienne réalité : des individus distincts, des personnalités teintées de toutes les nuances, une somme d’envies, de peur et de souhaits.
Mais il n’est pas dit que cet état de conscience perdure tout autant que le temps que nous passerons bloqués ici. Ce qui définit la lucidité terminale, c’est l’énergie dont nous parlions, certes, mais c’est également sa fugacité.
Depuis tout à l’heure j’avoue que j’essaye de déterminer combien d’heures se sont déroulées, mais ça m’est tout bonnement impossible. C’est terrible pour nous, parce que ça veut dire que notre état peut durer indéfiniment comme il peut s’arrêter avant la fin de ma prochaine phrase. C’est malgré tout logique, puisque le temps n’existe que pour des êtres vivants, et pas pour des… pas pour nous.”